"42e Parallèle" est le premier livre de la trilogie "U.S.A." de John Dos Passos.42e parallèle-Dos Passos

Écrit en 1930, il sera suivi par "L'an premier du siècle : 1919" en 1932, puis "La grosse galette" en 1936. Dos Passos dépeint l'Amérique des trois premières décennies du XX° siècle où se mêle une chronique sociale sur fond de lutte des classes. Au tout début de ce siècle l'Amérique se construit au gré des progrès industriels et des vagues successives d'immigration issues du vieux continent. Ces ouvriers qui viennent d'Italie, de Pologne, d'Irlande, d'Ecosse notamment, importent les idéaux socialistes et des revendications révolutionnaires empreints d'affrontements avec la classe dirigeante. Pour ce pays jeune en pleine mutation, ces antagonismes se font on ne peut plus prégnants lorsqu'il faut faire des choix entre l'homme et le capital.

Dans "42e Parallèle", Dos Passos brosse une fresque qui repose sur plusieurs personnages de fiction dont on suivra l'évolution au gré des 3 tomes. A partir de leur enfance et des choix qui orienteront leur vie, les destins seront différents. Parfois, au gré du hasard, leurs routes se croiseront. Ils sont issus de conditions sociales différentes et ils n'ont pas le même rapport à la vie, à l'argent. Quand Mac prend le train clandestinement, c'est un vieux vagabond qui meurt à ses côtés. Et quand J.Ward Moorehouse passe son voyage de noce à Paris, il y rencontre la bourgeoisie américaine.

Il y a Mac, Janey, Eleanor Stoddard, J. Ward Moorehouse et Charley Anderson.

Mac est encore un très jeune garçon quand il perd sa mère. Avec son père et sa soeur il part chez son oncle à Chicago. Jeune homme il travaillera dans une imprimerie avant de partir sillonner les routes de l'Amérique, tel un vagabond. Très marqué par le syndicalisme révolutionnaire international, Mac décide, du jour au lendemain, de tout quitter pour partir au Mexique et militer aux côtés des révolutionnaires.

Janey Williams est une jeune femme de bonne famille. Son frère s'engage dans la marine. L'ami qu'elle a toujours aimé secrètement se tue dans un accident de moto et le premier homme qu'elle embrasse s'engage comme reporter sur le front pendant le premier conflit mondial. Il n'y a que sa vie professionnelle qui semble montrer des signes de réussite. Secrétaire sténographe, elle travaillera pour J. Ward Moorehouse.

Avec Eleanor Stoddard, Dos Passos effleure la question de l'homosexualité me semble t'il, sans la nommer. Cette jeune femme ambitieuse étudie l'Art à Chicago avant de se lancer dans la décoration intérieure. Elle crée une société avec une amie puis travaille pour le Théatre. Elle s'installe enfin à New York. Eleanor aussi croisera J. Ward Moorehouse et leur relation, bien que très proche, restera platonique.

Parce que sa famille avait peu de moyens, John Ward Moorehouse ne pourra pas poursuivre ses études. Pourtant, enfant il montre déjà des dispositions pour les affaires. Son histoire ne sera qu'un long parcours pour atteindre le sommet. Le rêve Américains qu'il incarne sera rendu possible surtout grâce à la fortune des femmes qu'il épouse. L'ambition de sa société de communication est de réconcilier le capital et le travail.

Avec "U.S.A.", Dos Passos quitte le mode autobiographique dont il usait  jusqu'alors, pour se confronter à d'autres procédés littéraires. Les pages nommées "ACTUALITES" (News) s'immiscent comme une intrusion du réel dans la vie des personnages fictifs. Ces pages sont des collages de véritables Unes des journaux. Dans "42e Parallèle" ce sont les Unes du Chicago Tribune : "Le Titanic a quitté Southampton le 10 avril pour effectuer sa première traversée" ; "Le Titanic le plus grand bateau du monde fait naufrage" ; "Wilson va ordonner la mobilisation" ; "Le député Jaurès est assassiné" ; "personnellement je ne suis pas tout à fait sûr que la journée de douze heures soit mauvaise pour les employés, d'autant plus qu'ils insistent pour travailler autant afin de gagner plus d'argent" (sic). Ce procédé est une expérimentation astucieuse qui s'appuie sur l'objectivité de l'énoncé dans un espace temps précis. Cela me renvoie à l'histoire de ce kidnappeur qui photographiait son otage avec le journal du jour afin de prouver que ce dernier était en vie au moment de la photo.

Pour que le récit croise un peu plus l'histoire américaine, dans un exercice de style centré sur la temporalité, Dos Passos jalonne les romans de la trilogie par des biographies de personnages historiques de l'époque. Ainsi, dans "42e Parallèle", il y aura, entre autre, Thomas Edison, Andrew Carnegie, ...

Dos Passos s'inscrit dans le mouvement naturaliste en décrivant méthodiquement les transformations de la société et l'impact qu'elles ont sur chacun des personnages. Pourtant, le récit est traversé par des dissonances subjectives. En effet, par un autre procédé d'écriture, "CHAMBRE NOIRE" ("Camera Eye"), l'auteur y introduit des fragments autobiographiques. Ce mouvement de scansion régulier entre un récit qui se veut être le plus objectif et des moments centrés sur les sentiments de l'auteur peuvent parfois dérouter le lecteur. Pour ma part, je n'en ai pas trop compris le sens.

A la lecture de ce premier tome de "U.S.A.", je garde pourtant quelques réserves quant au fond. En effet, l'Amérique décrite par Dos Passos est essentiellement blanche et urbaine. On peut le regretter, même si j'ai conscience que ce livre est écrit en pleine période ségrégationniste. Toutefois, si on peut saluer la parité entre personnages féminins et masculins, j'ai toutefois perçu un voile quasi opaque qui recouvre la question de la sexualité féminine. Les hommes, par contre, que se soit Mac ou Charley ont, semble-t'il, une sexualité plus qu'affirmée. Une fois de plus j'expliquerais cela pour des raisons historiques liées aux conditions des femmes à cette époque.

Quoiqu'il en soit, j'ai lu ce livre avec beaucoup d'intérêt. Il dégage un style très contemporain dans sa forme. On suit chaque récit de vie comme une tragédie grecque. D'ailleurs, Dos Passos dit que "La vie d'un homme est tragique, au sens ou le destin d'un homme est tragique par nature car c'est la mort qui nous attend tous." (sic)