Mo Yan est un conteur.

le maître a-mo yanDéjà avec "La Carte au trésor" (voir commentaire du Monde de Kikushiyo) Mo Yan dressait un récit farfelu qui, toujours avec beaucoup d'humour, faisait ressurgir certaines saveurs de l'enfance. Avec "Le maître a de plus en plus d'humour", Mo Yan nous livre une réflexion quasi philosophique sur ce que l'Homme doit prioriser dans la vie. On rit toujours beaucoup des situations saugrenues dans lesquelles se retrouve le vieux Ding Shikou. Toutefois, je regrette une traduction simpliste et mal structurée qui m'a surprise. Certains mots viennent briser la musicalité que j'avais ressentie dans "La Carte au trésor", les phrases s'enchainent avec moins de fluidité.

L'histoire, bien que très basique dans sa structuration, est originale : Le maître Ding, comme l'appelle son apprenti, parait plus âgé qu'il ne l'est en réalité. A un mois de la retraite il va être licencié par l'usine où il avait travaillé pendant quarante trois ans. Le ciel lui tombe alors sur la tête, que va t'il pouvoir faire pour subvenir aux besoins de sa famille ? Et c'est dans cette seconde partie que toute la maestria du Prix Nobel de littérature 2012 va se révéler. De nouveau, je retrouve mon sourire béat au gré de la lecture et des situations cocasses.

En fait, pour Maître Ding, la réponse est à côté de son Usine de fabrication de machines agricoles : "Il avait travaillé tout près des dizaines d'années, mais il n'était jamais monté une seule fois sur cette hauteur et s'était encore moins promené autour de ce lac. Durant tout ce temps, sa vraie famille avait été l'usine".

Bien entendu, le style d'écriture de Mo Yan est très épuré, ce qui permet d'aller directement au coeur de l'histoire. On retrouve cette petite touche de l'auteur qui donne à la lecture de ces 106 pages un plaisir toujours aussi intense.

Le commerce "coquin" dans lequel Maître Ding va se lancer ne ressemble en rien aux nombreux clichés de l'érotisme asiatique, les saveurs douces et amères à la fois, les peaux veloutées et tout et tout. Pour mon plus grand plaisir, on est très loin des stéréotypes : "Il y eut un couple, d'apparence chétive, qui se cogna à la carcasse à grand fracas, comme si on avait enfermé deux éléphants en rut..." (p.68) ; "Un autre couple avait commencé par pousser des hurlements, puis avait entrepris de se battre, les bouteilles de bière se brisaient contre les parois. Quand il sortit, l'homme saignait à la tête et la femme avait les cheveux en bataille." (p.69)

C'est ce que j'aime chez Mo Yan, sa façon de parler de la Chine est universelle et se trouve en parfaite adéquation avec mes émotions. Par conséquent, je ne lis pas l'ouvrage comme un recueil d'ethnologie qui m'imposerait une certaine distance avec les personnages. Au contraire, Mo Yan m'invite à la proximité. En effet, les préoccupations du maître Ding sont très contemporaines, que se soit sur la manière de vivre son licenciement, son chômage, sa remise en cause. Aussi, la place de la sexualité dans les relations hommes/femmes, ainsi que les censures "morales" peuvent résonner de la même manière, que ce soit ici ou là-bas.

Pour conclure, il m'a semblé que Mo Yan abordait subrepticement la question de la fracture entre une Chine moderne qui s'affirme au détriment d'un arrière pays plus rural, qui est ancré dans ses traditions, ses normes et ses références. Ce changement ne se fait pas sans un certain nombre de désagréments pour le peuple. Le petit livre rouge de Mao est loin, très loin.  Me lancer plus en avant dans une analyse n'est pas mon propos, car je retiendrais avant tout que c'est une merveilleuse satyre.

C'est un livre qui dégage une grande fraîcheur et que je ne regrette pas d'avoir lu par ces chaleurs estivales.

4 août 2013