"Little Odessa" est le très bon premier film de James Gray.

Little Odessa-james graySorti en France en 1994, on est à quelques années de la chute du mur de Berlin et de l'effrondrement du bloc de l'est. New-York abrite une importante communauté de juifs ashkénazes venus de l'ex-URSS et d'Ukraine au début du XX° siècle pour échapper aux pogroms. Little Odessa est un surnom donné au quartier de Brighton Beach sur la péninsule de Coney Island à la pointe sud de l'arrondissement de Brooklyn. C'est là qu'est installée la communauté et c'est aussi le quartier dans lequel a grandi James Gray. Ce film à donc une démarche presque thérapeutique car le réalisateur revient sur les lieux de son enfance.

Dans "Little Odessa", Gray nous livre une thématique qui sera récurrente tout au long de sa filmographie, l'affrontement entre deux frères. Le retour intrusif de Joshua, le fils qui va venir chambouler le bon déroulement des choses. Mais le film est loin d'être une parabole de la Bible et Joshua Shapira n'est pas le fils prodigue. Bien au contraire, Joshua (Tim Roth) c'est le tueur à gage qui revient dans sa ville natale, dans son quartier, vers sa famille. C'est le grand frère, le modèle qui représente ce qu'il y a de plus sombre, c'est à dire le passé dont personne ne parle. Il n'est plus le bienvenu depuis que Boris Volkoff, le parrain local, a mis sa tête à prix. Reuben (Edward Furlong), le frère cadet, c'est celui qui va peu à peu découvrir les véritables raisons qui motivent le retour de son frère.

Reuben est un adolescent diaphane qui traverse en vélo les rues enneigées de New York. Son regard sera quelque peu notre guide tout au long du film. Il représente l'espoir d'une famille et son avenir. Dans "La nuit nous appartient" (film de 2007) on retrouvera cet antagonisme entre deux frères. Le flic d'un côté et le voyou de l'autre. Avec "The Yards" (2000), s'il s'agit de la sortie de prison d'un cousin et de son retour dans la famille avec son lot de non-dits, c'est encore le sujet de la dualité intra-familiale qui sera évoqué. Le père, symbolique (comme dans "The Yards") ou réel, par la force des choses il portera son dévolu sur l'un des fils afin d'envisager une succession. Mais celui-ci ne sera jamais digne ou n'assumera pas l'héritage paternel. Y a-t'il des passages bibliques qui reprennent cette symbolique ?

The YardsLa famille est, pour Gray, un matériau à part entière dans lequel on observe une multitude d'émotions, d'alliances, parfois de drames. Mais la famille c'est aussi une entité opaque, une forteresse que rien ne traverse. Parfois, les non-dits sont lourds de conséquences et les codes qui régissent l'honneur et la loyauté familiale ont leurs limites. Et puis, parce que c'est James Gray, on sait que va survenir le grain de sable qui va faire que la belle mécanique des alliances se grippe et là, tout déraille.

Dans "Little Odessa", James Gray s'attaque aux symboles de la culture en général, de la judaïté en particulier. La grand-mère de quatre vingt ans reste la seule à parler le Yiddish. La mère, celle qui représente l'unité de la famille, la modération des conflits, celle qui protège, qui aime et qui transmet, la mère se meure peu à peu d'une tumeur au cerveau et ce n'est pas rien car le cerveau conserve la mémoire qui va s'effacer. Le père, celui qui devrait symboliser la loi, l'autorité, il n'est plus du tout crédible depuis bien longtemps. Joshua ne l'écoute plus, il le frappe. Ceci jusqu'à une scène impressionnante où le symbole du pater familias va être anéanti. Cette séquence sera d'ailleurs le point de départ de l'apocalypse finale. Tous les chemins qu'emprunte "Little Odessa" ne peuvent conduire qu'à la mort ou bien la rédemption. Mais on ne laissera pas le choix.

La nuit nous appartient - James Gray

Joshua, cet ange noir détruit tout ce qu'il aime. N'est-il pas condamné à l'errance ?

J'ai beaucoup apprécié ce film. Ce n'est pas le film d'action au sens propre, avec James Gray on est plutôt centré sur la psychologie de chacun des personnages, en tout cas on perçoit tous les tiraillements intérieurs. Tout est symbole. Il faut donc être attentif aux évènements qui s'enchaînent car ce film n'est pas bavard. C'est bien ainsi.