Bienvenue à Oakland

Publié en français, Paris, Fayard, coll. Noir, 2011, réédition Points, Romans noirs, 2012.

"Pour voir la beauté dans le désespoir, il faut avoir le regard bien acéré." Eric Miles Williamson.

On ne peut pas se contenter du qualificatif de "raté" pour définir T-Bird Murphy. Cet homme fraye avec le peuple des bas-fonds des quartiers déshérités d'Oakland parce qu'il est lui-même issu de cette communauté. Il en parle avec beaucoup d'amour et d'humilité d'ailleurs. Mais T-Bird gueule sa haine des autres, ces hipsters boboïsant qui viennent chez les pauvres pour s'encanailler. Sa misère, il en parle en connaissance de cause. Il se débrouille comme il peut avec les moyens qu'il a dans cette gangue sociale.

Oakland, une cité Californienne dont la description rappelle parfois les villes du tiers monde, tant ce qui s'y déroule parait lugubre et monotone à certains égards. Tout ce qu'il décrit n'est que dégradation, sang, vomi, sueur et toutes les déjections humaines réunies en un même terrain vague, celui que fréquente T-Bird Murphy.

Parfois, T-Bird décrit les relations avec ses pairs. Des relations humaines qui sont clivées entre ceux qui ont de l'argent et ceux qui n'en ont pas. On ne se rencontre pas non plus lorsqu'on est noir, blanc ou latino. A part, peut-être, quand T-Bird sort sa trompette pour faire le Jazz. C'est l'Amérique !

T-Bird est le narrateur et un peu le double de l'auteur Eric Miles Williamson qui a lui-même un parcours de vie chaotique. Il s'adresse au lecteur ou plutôt il l'invective constamment. C'est un monde d'hommes et des tournures flirtent même avec la misogynie. Les couples s'aiment, se séparent et s'affrontent à travers des conflits interminables motivés par les biens de l'autre, pécuniaires notamment.

Oakland est la ville ouvrière proche de San Francisco en Californie. Les deux cités côtières ont peu de points communs. Elles partagent toutefois le pénitencier de San Quentin, ainsi que les décharges à ciel ouvert. C'est dans ces collines d'immondices que T-Bird traîne ses guêtres. Il rencontre ses amis chez Dick, le "bar-restau", sombre troquet où se croisent des personnages haut en couleur qui partagent les verres de Vodka et n'hésite pas, une fois ivres, à faire tomber le pantalon. Chez Dick, on évoque surtout les problèmes avec les femmes.

Un jour T-Bird est certain qu'il relèvera la tête de la boue. Mais avant cela, il vomit au lecteur son funeste quotidien : "[...], ces pages où je raconte tout ce que je pense parce que j'en ai strictement rien à foutre de ce que tu peux penser de moi, espèce de connard."(p.91)

Eric Miles Williamson déverse sur le lecteur, avec les mots de T-Bird, un torrent d'injures, la rage au ventre. Il y a pourtant des situations caustiques qui ne manquent pas d'humour : "[...] son gros compte en banque plein de fric que lui rapportait son entreprise de lunettes de chiottes sur mesure, "Créations Slattern"(p.107) [...] En guise de cadres, FatDaddy avait accroché ses lunettes de chiottes sur mesures aux murs. Au-dessus de la cheminée, un modèle en poils de zèbre ornait un portrait sous verre de la famille Slattern."(p.108). En fait, cette partie du livre qui évoque l'enfance de T-Bird est, me semble t'il, la partie la mieux structurée et la moins confuse.

"Bienvenue à Oakland" est un roman noir empreint d'irrévérence et de mauvaises manières, mais les petits blancs pauvres d'Amériques, ceux qui, par leur naissance, sont déclassés, ces White Trash (déchets blancs), ce sont ceux qui sont exclus du fameux rêve américain.

T-Bird s'engage dans un long monologue. Il raconte son enfance et évoque tous ses pères de substitution, des Hells Angels pour la plupart. La pauvreté ne l'empêchait pas de se confronter à la société des beaux quartiers. Il vivotait en enchaînant les petits boulots. Tondre la pelouse des voisins pour 1 dollar ou bien nettoyer les pare-brises et vérifier la pression des pneus des clients de la station Mohawk, c'est l'apprentissage de sa vie de déclassé. En fait, il entame une quête, un long cheminement personnel pour s'élever au-dessus du tas des poubelles de la décharge de la baie de San Francisco.

Paradoxalement, si j'ai apprécié la découverte de cet auteur et ce livre, je reste sur ma faim. En effet, lorsque le livre démarre, il me semble comprendre que T-Bird se cache parce qu'on l'accuse d'un meurtre. Toutefois, ce meurtre n'arrivera jamais, on l'attend mais il ne vient pas. Aussi, certaines descriptions sont très, voire trop longues. Parfois, si je n'avais pas sauté quelques paragraphes, je crois que je m'en serais lassé. Quoiqu'il en soit, le narrateur revendique une écriture imparfaite. Sur ce point, il y est parvenu sans aucun doute.